Page imprimée le 06/09/2010, à partir du site CAUE de la Dordogne
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 COLLOQUE BOIS




Les suites du colloque des 2 et 3 juin 2006 à Boulazac et Sarlande.

 
 

" 1, 2, 3…. Nous étions tous au bois !”

Les 2 et 3 juin derniers s’est tenu en Périgord le colloque national, Le bois dans tous ses états. Cette manifestation organisée par le CAUE de la Dordogne s’inscrivait dans le cadre de la Semaine du Développement Durable.

Près de 250 personnes ont assisté aux tables rondes programmées le vendredi 2 juin à l’AGORA de Boulazac, et une centaine à participé à une promenade en forêt à Sarlande en compagnie du paysagiste Gilles Clément.

" le cahier ” du colloque est disponible au CAUE de la Dordogne,
2 place Hoche à Périgueux  - tél . 05 53 08 37 13
Retour en images et en textes sur cette manifestation….


Accueil : AGORA de Boulazac, le 2 juin 2006.


   Propos introductifs : M.le Maire
  de Boulazac entouré de M.
  Thibault, de la Diren & de M.
  Vignal (Président du CAUE)
                                      Grands témoins :
          André Corvol &
          Paul Arnould

France Billand &
Jean-Yves Riaux 


   Table ronde "Héritage,
   ressource & réprésentation"
Table ronde
"Les filières bois"                               
 


Forêt de Sarlande : commentaires de Gilles Clément.


Promenade en forêt.


Au pied du chêne...                            


 Vin d'honneur à la Bonne Foussie.


        Les conclusions : officielles et conviviales.


...Liste des intervenants et thématiques abordées dans les tables rondes.



TABLE RONDE    HÉRITAGE, RESSOURCE, REPRÉSENTATION
(vendredi  matin 02 juin 2006)


Propos introductifs par



Andrée Corvol, directeur de recherche au CNRS, Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine, présidente du Groupe d’Histoire des Forêts Françaises
et
Paul Arnould, professeur des universités à l’Ecole Normale Supérieure des Lettres et Sciences Humaines de Lyon
Joël  Lefièvre, responsable départemental de la Dordogne du CRPF Aquitaine
La forêt périgourdine : histoire, état et enjeux.

Charles Dereix, directeur général de la Fédération nationale des Communes Forestières de France
De la multifonctionnalité au projet collectif.

Alain Davase, représentant du Syndicat des sylviculteurs de Dordogne
Gestion et production.

Gérard Balent, directeur de Recherce à l’INRA de Toulouse
Forêt, biodiversité et territoire.

Raffaele Milani, professeur d’Histoire de l’Esthétique à l’Université de Bologne
Esthétique de la forêt, forme et matière.

  TABLE RONDE    LES FILIÈRES BOIS
(vendredi  après-midi 02 juin 2006)

Propos introductifs par


France Billand, sémiologue pour le CNDB
et
Jean-Yves Riaux, maître charpentier, membre de la Société des Experts Bois

Jean-Luc Imberty, président d’Interbois Périgord, dirigeant d’Imberty SA
La filière bois de A à Z.

Catherine Guibert,  responsable du service Environnement au Conseil général de la Dordogne
Filière bois énergie.

François Bray, architecte conseil au CAUE de la Dordogne
Christophe Prince, chargé de mission Interbois Périgord
Christian Mazière, directeur du pôle économique à la Chambre de Métiers de la Dordogne
Julien Aubé, délégué régional CNDB
Filière bois construction.

Lucien Cassat, chargé de mission à la Chambre de Métiers de la Creuse
Bois et design.

David Lenoir, coordonateur de l’association Chênes Origines et Vins
Bois et vins.

  JOURNÉE IN SITU  
RÉGÉNÉRATION DE LA FORÊT ET CROISSANCE DE L’ARBRE
(samedi 03 juin 2006)

Gilles Clément, ingénieur agronome, jardinier, paysagiste
L’arbre contient le temps et l’espace.

Jean Mottet, propriétaire forestier, professeur à l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne
De l’image de l’arbre à la forêt générée

Pierre Thibaud, diseur
Une forêt de mots

...Sélection de quelques argumentaires.
- nous irons au bois
Paul Arnould
Bois est un de ces termes de la langue française qui déconcertent les étrangers apprenant notre langue. Il fait référence à un territoire forestier de taille moyenne, à un matériau polyvalent, source d’énergie, le bois de feu, de construction, le bois d’œuvre et support d’activités artistiques, le design bois, voire même à l’injonction d’avaler un liquide. Eco matériau reconnu, il est cependant devenu un produit maudit, puisque les urbains, ultra majoritaires en France, ne supportent plus de voir un arbre abattu. Cette attitude de rejet, paradoxale, vantant les qualités du bois mais refusant l’abattage de l’arbre, est-elle soutenable ? Comment réconcilier forêt, bois, paysage ? Biodiversité, multifonctionnalité, développement durable, l’une de ces idées peut-elle débloquer la situation? Biodiversité est une des notions clés des enjeux écologiques. Une convention internationale, signée après le sommet de la terre de Rio en 1992, a donné à la diversité du vivant ses lettres de noblesse. En France, les préoccupations écologiques, liées à la mise en place du réseau Natura 2000, montrent la difficulté de faire admettre cette notion auprès des gestionnaires forestiers. Multifonctionnalité est un des maîtres mots de la dernière loi forestière. Elle suppose une harmonisation entre les enjeux écologiques, économiques et sociaux alors que l’équilibre entre ces différentes fonctions est l’objet de négociations délicates. Les chartes forestières sont sensées contribuer à décliner localement cette recherche de l’harmonie et du consensus. Développement durable, avec sa référence forte au temps et aux générations futures, impose d’inscrire la forêt et le bois dans une perspective d’histoire, de mémoire et d’héritage. Les débats sur la question de l’écocertification des forêts sont au cœur des enjeux actuels qui engagent les liens entre les faits de nature et de culture. Le recours au paysage peut aussi permettre de nouer un dialogue, dépassant les clivages stérilisants. -Le renouveau d’intérêt pour le bois : phénomène de mode ou lame de fond France Billand Au XXe siècle les matières plastiques, l’aluminium et les aciers sont venus supplanter le bois dans tous ses domaines d’usage, jusqu’à le discréditer parfois.
C’est à partir des années 80 que le bois réapparaît d’une part comme expression du luxe, ce qu’il n’était plus ; d’autre part comme symbole du naturel et de l’authentique, ce qu’il n’avait jamais été. Et aujourd’hui, alors que notre culture gréco-latine fondée sur l’hégémonie de la "pierre” nous a toujours rendu méfiants vis-à-vis du bois, nous en sommes à rêver de maison en bois ; mieux, nous commençons à passer aux actes.
Comment s’est opéré ce renversement ?
Dans la tradition des peuples latins, le bois n’a de valeur que traité par les ébénistes et les sculpteurs. Pour le reste, c’est un matériau trop usuel pour être "noble”.
De plus l’urbanisation galopante, l’inflation d’objets industriels et leur corollaire, la perte de contact
avec les métiers du bois, ont renforcé les préjugés : trivial, cher et périssable.
Le mythe est ancré. Il l’est toujours. A ceci près que, dans les années 80, un nouveau mythe prend forme, via l’écologie. Un mythe qui charge le bois de symboles positifs. Méfiance traditionnelle et idéalisation du bois vont dès lors cohabiter dans une extraordinaire ambiguïté.
Aujourd’hui, en 2006, autre chose se dessine.

A la fin des années 90, les Français étaient réputés pour être les derniers Européens en matière d’équipement internet. A l’heure actuelle, ils sont parmi les premiers. Le discours écologique, tendancieux ou pas, semble produire le même effet qu’internet. Un catalyseur qui provoque un changement de comportement très favorable au bois malgré la naissance de nouveaux préjugés.

- Le bois : une matière, un matériau
Jean-Yves Riaux
Dans l’architecture contemporaine le bois joue, à notre époque déjà, un rôle central dans lequel l’importance de cette matière première merveilleusement utilisable de mille manières s’impose de plus en plus dans la conception de bâtiments et d’intérieurs exigeants.
D’un point de vue historique, il est presque inimaginable de construire sans avoir recours au bois.

Au fil des siècles les individus ont, sur la quasi-totalité des continents, élaboré et développé des compétences mais aussi des traditions artisanales qui constituent aujourd’hui un immense trésor d’expériences.
Pouvoir adapter ce vaste savoir aux besoins et aux possibilités techniques de notre époque constitue
une tâche de taille pour les architectes, les artistes et les designers.
De nouveaux matériaux mais aussi la transformation de nos conditions de vie et de nos exigences ont aboutià l’élaboration de solutions contemporaines en matière de conception dans la construction en bois. Celles-ci onttoutefois exigé l’abandon d’une reproduction irréfléchie mais souvent fréquente dans le travail du bois, de formes et de motifs historisants.

Des techniques de traitement innovatrices permettent aujourd’hui la fabrication de matériaux en bois de grande précision qui présentent des propriétés techniques et optiques considérablement améliorées. Le domaine d’application élargi permet par conséquent la fabrication de constructions très filigranes mais aussi de composants massifs dans des dimensions inconnues à ce jour.

La gamme des applications de ce matériau s’est ainsi considérablement élargie, le bois pouvant être un élément de construction massif mais aussi une surface de l’épaisseur d’une membrane. Utilisable à l’intérieur, il peut également servir à protéger les façades des intempéries. Son aspect peut être massif et brut mais aussi délicat et net. Il est perçu de multiples façons par les sens avec des nuances allant d’une impression austère presque froide, à une sensation de chaleur et d’intimité.
Les retrouvailles avec ce matériau doivent s’accompagner d’une obligation d’information et de formation. C’est un matériau exigeant et sa mutation contemporaine technique oblige la transmission du savoir, l’accompagnement de l’ingénierie et l’adhésion de l’architecte. 
Sans cette obligation, le matériau doté par ses particularismes naturels d’une dualité aux défis de notre temps ne donnera pas toutes les réponses.

-Promenade en forêt
Gilles Clément
L’arbre contient le temps et l’espace.
Il n’a pas besoin d’être vieux, haut et droit pour imposer son existence à nos regards mobiles. Il est là où nous ne sommes pas, où nous ne serons jamais : en un lieu unique et définitif pour accomplir le cycle d’une vie entière.
L’arbre divise l’espace et l’arbitre en silence. Les êtres plongés dans la fièvre animale s’agitent et crient autour de lui. Ils s’agrippent à l’arbre, le traversent, l’habitent, l’abandonnent et reviennent, cherchent une nourriture, un partenaire, déploient une énergie visible et bruyante.

L’arbre demeure muet. On ne le voit jamais occupé à dépenser de l’énergie. A travers son feuillage déployé, il la synthétise lentement. On entend le rire apeuré des geais, la colère des freux, le chant d’amour des crapauds, tous les signaux d’appel ou de détresse nous parviennent sans cesse, nous y sommes habitués, nous partageons ce langage. Mais nous n’avons aucune image pour nous assurer des peurs et des colères de l’arbre. Qu’est-ce qu’un chêne sur les nerfs ? Cette seule idée ne nous vient pas à l’esprit. Comme si le monde végétal, surtout son plus visible représentant, l’arbre, ne pouvait à aucun moment fléchir et s’abandonner aux souffrances et aux joies. L’arbre installé, obstinément silencieux, semble toujours régner. Son immense sagesse imprègne l’espace. L’arbre sacré appelle les druides, fait venir à l’ombre les fidèles en quête de protection, assemble à son pied les pèlerins et les marchands fatigués. A Bali, les collines, les temples et les palais possèdent un banyan. Parfois aussi, les habitations, à l’angle nord-est du terrain à côté de l’autel de famille. Au pied d’un tel géant Siddharta médita pendant sept ans. Les nomenclatures inspirées baptisèrent Figus religiosa ce figuier aux multiples troncs grand comme une forêt.

Partout dans le monde, l’arbre - celui qui joint la terre et le ciel - marque l’espace et l’esprit. Au Nicaragua, la forêt atlantique dévastée par l’exploitation des compagnies “états-uniennes” laisse debout les grands Ceibas (Ceiba sp.), fromagers sans utilité, arbre vénéré des indiens Rama. En Afrique, les baobabs (Adansonia sp.) jouent le même rôle, rôle tenu en Argentine, par l’Umbu, grand Phytolacca au pied d’éléphant. La prestance, la longévité, la hauteur, toutes les formes de démesure frappent les esprits en mal de vénération. Certaines espèces assemblent ces caractères et s’affirment d’emblée comme objets mythiques : Séquoïa de Californie, à peine moins grands que les géants planétaires, Eucalyptus tasmaniens, pin Huon ou pins de l’Orégon, âgés de deux ou trois mille ans…

L’allure suffit à mythifier l’arbre : un chêne creux, un if habité. Un arbre décrit par un auteur devenu célèbre devient célèbre à son tour. L’arbre de Cazneaux est un gommier ordinaire du “mallee” australien au nord d’Adélaïde. Cazneaux reconnu par ses pairs, l’arbre photographié devint un monument visité. On construisit une route et une esplanade pour venir le voir…

Nous sommes impressionnés par l’aspect : ce qui visiblement se montre à nous. Nous en impose. Nous le serions plus encore si nous connaissions les mécanismes secrets à la régie de cette grande machine : l’arbre. Comment puiser l’eau, comment se défendre d’un feu, comment se nourrir, comment résister aux prédateurs, comment demeurer autonome ?… Nous pensons l’arbre invulnérable, rien n’est moins vrai. La variation des nappes phréatiques, l’attaque massive des chenilles, l’incendie, l’ouragan, tout menace pour qui ne peut se soustraire à la répétition des stress.
Incapable de s’enfuir, l’arbre invente des solutions puiséesau cœur de sa chimie.
Dans les savanes africaines, les acacias épineux prisés des impalas produisent des toxines pour dissuader les animaux “brouteurs”. Non seulement les sujets attaqués modifient la composition et le goût du feuillage, mais ils émettent du gaz éthylique perçu à distance par d’autres populations d’acacias invitant ces derniers à produire des toxines et se protéger.

Les récents cyclones et les pluies de l’Océan Indien ont déchaussé les filaos de Saint-Gilles à la Réunion.
On peut voir le plateau racinaire, d’abord horizontal, plonger brusquement vers le sol pour s’ancrer et puiser l’eau nécessaire. Le système n’a pas pu se créer à l’instant des tempêtes. L’arbre était préparé. La répétition des phénomènes, selon un principe lamarckien, induit une évolution adaptative menant l’espèce à se transformer dans le temps. Dans certains cas l’attaque imprévue ne trouve aucune parade dans l’arsenal élaboré de l’arbre. Le recours inattendu choisi par l’arbre, fait rêver les scientifiques : il modifie son écriture génétique. De façon brutale, à la manière d’une mutation, l’arbre transforme son génome, manifestation inconnue dans le monde animal. Les branches, les feuilles mais aussi les fleurs et
les fruits venus à l’issue de ce “choc” - par exemple une attaque de pucerons - porteront un caractère les mettant désormais à l’abri de cette prédation.
Le caractère transmissible à la descendance protégera les générations futures.

Ainsi l’arbre n’est-il pas seulement un être fier défiant le temps, un symbole dressé dans nos mémoires pour asseoir nos religions. C’est aussi un être fragile et conséquent, tour à tour armé et désarmé, qu’une subite sécheresse peut assoiffer, qu’une tornade peut emporter, mais pour qui toutes les énergies contraires à sa vie n’égaleront jamais les machines humaines.
La tronçonneuse reine a couché plus de forêts en un demi-siècle que tous les cyclones dans l’histoire de la planète.
C’est pourquoi, les lieux tranquilles, oubliés par l’agitation humaine, les friches, les réserves, les territoires accidentés où les machines ne parviennent pas à s’aventurer -tout ce qu’aujourd’hui je nomme Tiers-Paysage- constitue un ensemble territorial heureux, refuge à la diversité, où l’arbre comme d’autres espèces, peut espérer vivre et se transformer à sa guise.
Ces lieux pour lesquels la société emploie généralement un langage mineur ou dégradant, ces délaissés, ces laissés pour compte, d’une façon ou d’une autre dessinent le futur. En les condamnant nous nous condamnerions. L’arbre y trouve sa place, comme l’herbe, les buissons épineux et tout  le peuple animal associé : ensemble divers, cohérent, inventif. Jardin de demain.

...Synthèse de Andrée Corvol, directeur de recherche au CNRS, présidente du Groupe     d'Histoire des Forêts Françaises.
DE LA FORET AU BOIS : DES MYTHES A LA REALITE
On a coutume de dire que les forêts sont le reflet de la société.
La formule signifie des étendues cultivées en fonction des besoins sociétaux : chauffages et pâtures jusqu’au milieu du XIXe siècle, bois d’oeuvre et d’industrie ensuite. Des forêts furent créées pour les satisfaire. Par exemple afin de produire du bois de marine (Finistère), du bois de mine (Nord). Cela continua avec les bois de trituration.
La formule insinue une coïncidence entre société globale et opinion publique, comme si celle-ci était uniforme et susceptible d’influencer les décideurs. C’est oublier : un, que la culture d’une forêt dépend des débouchés de la récolte ; deux, qu’ils sont laissés à l’appréciation du propriétaire.

Il appartient au propriétaire de trouver le débouché adapté à sa situation, c’est-à-dire celui qui le rétribue assez pour justifier son travail et son argent. Car il faut investir avant de récolter.
Il ne devance pas les exigences de la société globale. Il observe ses impératifs particuliers, les opportunités que lui procure le milieu régional, voire très local.

Ainsi, dans une aire donnée, les aspects de la forêt reflètent une multitude de microdécisions. Il n’est pas sûr qu’elles répondent à l’attente des amoureux des bois ou des autres, qu’ils consomment des “ bois matériaux ” ou du “ bois étendu ”. C’est à ce stade que les perceptions et les informations interfèrent. Leur interaction façonne l’opinion sur la Forêt, sur les forêts, ceci en un moment T de l’histoire nationale et forestière.

Assurément, les gens de la Forêt et du Bois ont dû perdre le combat. Voilà plus d’un siècle que circulent les idées fausses qui circulent et qu’on effectue les mêmes erreurs de communication. On a fini par accréditer le sentiment d’une forêt “ naturelle ”, alors qu’elle est cultivée - ou devrait l’être - comme un champ de tomates.
Après tout, il n’est que le pas de temps, les méthodes qui diffèrent… Mais, au bout du compte, c’est toujours le marché qui l’emporte. C’est lui qui définit le revenu du capital. C’est lui qui exige des lots standardisés, homogènes, importants, en bord de route. Ce ne sont pas des propriétés petites, aux parcelles éparses qui peuvent les lui donner. Le secteur de la première transformation est en crise. Comment pourrait-il y contribuer ?

Dans les années 1960, quitte à araser les haies, à l’intérieur des communes, voire avec une entente intercommunale, on a remembré les parcelles agricoles. Les voisins, les membres d’une famille étaient concernés. C’était une affaire de survie. Sans cela, pas d’aide au départ, pas de mécanisation possible, un revenu insuffisant, des enfants qui ne reprendraient pas l’exploitation.
De ce point de vue, le Marché Commun fut précieux. On distribuait des subventions. On soutenait les cours agricoles. En retour, on demandait une modernisation sans précédent. On suivait ou l’on crevait. Le secteur perdit ses salariés puis ses exploitants en nombre. C’était le prix à payer pour le regroupement des terres. Mais, en matière forestière, le Marché Commun ne protège pas.

Les cours du bois sont internationaux. Le revenu qu’on en tire ne constitue pas le revenu principal. Pour le propriétaire, c’est un appoint - au mieux. En outre, on tient au bois planté par le grand-père, fut-il partagé entre trois héritiers, même s’ils vivent trop loin pour gérer le bien. C’est un lien intergénérationnel. C’est la dernière attache au pays de ses ancêtres. Pas sûr que cela impressionne les arrières petits-enfants…
Et puis, il n’est pas que le bois pour rentabiliser la forêt. Il y a la chasse, mais le nombre de chasseurs baisse, l’objet des chasses change. Entre le propriétaire et les cervidés qui le narguent, le tête à tête est douloureux. Il y aussi la cueillette des baies et des champignons, mais les importations grandissent. Entre le propriétaire et les citadins qui viennent les ramasser, les querelles explosent. Les pancartes n’y font rien.

En fait, le conflit oppose deux conceptions de la forêt. Un juriste arguera que la forêt représente un bien privé, qu’il s’agit de l’Etat, d’une collectivité, d’un particulier. Tous les citoyens prétendront qu’ils ont le droit d’y pénétrer, car la nature est le bien de tous. Ils ne supportent ni les barrières ni les clôtures. Ils les enfreignent, quitte à détruire une régénération onéreuse.
Parfois la régénération est indésirable. On voit la forêt envahie par des essences cultivées dans les parcs, dans les rues. On les trouvait originales, “ exotiques ”. L’adjectif flattait. Elles embellissent ces espaces. Mais elles colonisent la forêt : elles ont échappé à l’homme. L’éradication serait-elle utile ? Le marché absorbe le chêne américain. Voilà un exotique sans aubier, résistant mieux aux sécheresses que le pédonculé.

Autrefois, sans doute, le pédonculé fut imprudemment favorisé aux dépens du sessile. Tant pis. Par contre, on voudrait extirper le mimosa en forêt méditerranéenne, l’érable negundo en forêt alluviale, le faux vernis du Japon en forêt périurbaine, le robinier en forêt calcicole, le cerisier tardif dans les forêts du Nord-Est. Trop tard ! Le réchauffement climatique leur convient trop bien !
Il faut admettre que les considérations affectives brouillent la rationalité économique, que les propriétaires vieillissent de manière inquiétante, que la transmission n’est pas garantie, que la formation est compromise. On peut penser que la solidarité familiale régressant, l’avenir dépendra des groupements de propriétaires : mieux vaut tirer un petit profit d’un bien délégué et géré que rien du tout d’un bien personnel et oublié.
Il est malgré tout une nécessité : abaisser le coût des travaux. La mécanisation est indispensable d’autant que la main d’œuvre manque cruellement. On dresse le constat à chaque tempête, mais cela vaut en temps ordinaire. Or la mécanisation coûte cher. Elle est rarement praticable. Souvent ni la taille des propriétés, ni la composition des peuplements ne l’autorise. Cela signifie à terme l’extension de la forêt non gérée.
Pour le coup, c’est la forêt nature qui prend le dessus ! Cela a quelque chose d’absurde au moment où on parle d’ouverture au public, de protection des espèces, de “ jardiniers du paysage ” sans avoir questionné les agriculteurs quant à leur volonté d’animer cette grande œuvre. On n’a oublié que deux “ détails ” : les citadins fréquentent les forêts périurbaines ; les propriétés forestières sont de moins en moins paysannes.

Certes, le bois est le matériau du passé qui a un avenir. Non content d’être renouvelable, d’immobiliser le CO2 que nous produisons allègrement, d’être boosté par ces émissions, il entame une mutation technologique de première importance. Elle tient aux colles, aux résines, mais aussi à la transformation chimique de ses composants. Le hic, c’est le nombre ridiculement faible de chercheurs et d’ingénieurs dans le secteur.
Comment faire face à la concurrence des autres matériaux, béton, verre, émail, acier, aluminium ? Là, chercheurs et ingénieurs sont des légions. Là, les commerciaux constituent une force de frappe. Là, les budgets publicitaires sont colossaux. Leurs entreprises sont même parvenues à capter le message environnemental, comme si la fabrication des produits ne consommait pas d’énormes quantités d’énergie !
Certes, les gens adorent le bois et pas seulement pour chauffer et orner les intérieurs. Mais on voit davantage des maisons à l’architecture audacieuse et sans vis-à-vis, que des lotissements type “ Maisons Idéales ”, standardisées et déplaçables comme les demeures américaines. Nous héritons non d’Astérix, mais de Jules César. La maison en pierre, qui est en parpaing (du sable et de l’eau !) reste la référence immobilière.
Certes, cela commence toujours de la sorte : les pionniers soufflent l’air du temps, c’est-à-dire les envies qui, demain, inspireront les classes moyennes et populaires. On ne bâtira pas le ranch de Dallas, la demeure de Autant en emporte le vent, mais on aura les habitations pavillonnaires qui entourent les métropoles américaines. Encore faut-il résoudre l’entretien des bois et, auparavant, leur traitement des bois, encore trop polluant.

Reste le problème fondamental : avec quel bois ? Quand les architectes songent à de très longue portée, ils concrétisent leur rêve en recourant aux bois tropicaux. Quand ils pensent à une piscine entourée de parquet, ils réalisent le projet en usant du teck. Il y a là un fait culturel. On a tous vu des bateaux somptueux avec de tels ponts. C n’est pas forcément une affaire de luxe, de raffinement.
En effet, le réflexe “ bois d’ailleurs ” apparaît pour des constructions banales. Car le matériau ne pèse pas lourd dans la facture finale, à côté du coût salarial, du transport, du montage. Que le secteur Construction Bois reparte très fort, c’est bien. Rappelons que la maison à panneaux a compté jusqu’en 1914. Qu’il ne consomme pas des bois français, c’est mal. Ce n’est pas cela qui dynamisera la réorganisation forestière.

Qu’on le veuille ou non : forêt et bois forment un couple qui fut indissociable. La mondialisation permet le divorce entre les forêts autochtones et les industries du bois. Elles iront où la ressource abonde, où la main d’œuvre existe et possède une tradition. Encore une fois, on risque de voir le train filer sous notre nez. Or il est une chose que je sais : l’histoire bégaie peut-être, mais elle ne repasse JAMAIS le plat !

OUVRAGES DU MEME AUTEUR
L'Homme et l'Arbre sous l'Ancien Régime, Paris, Economica, 1984, 757 p.
L'Homme aux bois, Histoire des relations de l'homme et de la forêt, XVIIe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1987, 585 p.
Prix Jean Sainteny, Fondation de la Nature ; Prix Sully Olivier de Serres, Ministère de l’Agriculture.
Éloge des arbres, Paris, Robert Laffont, 2003, 213 p.
Les Arbres voyageurs, découverte et introduction des essences exotiques, XIIIe-XXe siècle, Paris, Robert Laffont, 2005, 362 p.
L’Arbre en Occident, Paris, Robert Laffont, collection Bouquins, à paraître automne 2007.


...Revue de presse.
RÉUSSIR LE PÉRIGORD, 9 juin 2006                                                                                            
Bois -> Le Conseil en architecture, urbanisme  et environnement a organisé un colloque sur le bois. Réunissant  professionnels, chercheurs, universitaires,  il s'agissait de définir le rôle dévolu aujourd'hui  à la forêt.

La forêt, c'est le développement durable
Le colloque intitulé "le bois dans tous ses états", organisé par le CAUE (Conseil  en architecture, urbanisme et environnement) dans le cadre de la semaine du développement durable, n'a peut-être pas attiré autant de monde qu'escompté mais il a eu le mérite d'avoir lieu et de permettre à nombre d’intervenants de qualité de s'exprimer sur ce qu'est la forêt et son devenir.
La matinée de cette grande journée de vendredi dernier à l’agora de Boulazac était plus particulièrement consacrée à la sylviculture. Après quelques mots d'accueil de Jacques Auzou, le maire de Boulazac, le conseiller général et président du CAUE Didier Vignal a posé les termes du débat. “ La Dordogne est un pays riche favorable aux filière s bois avec des forêts diversifiées et des essences variées. Mais le bois est si courant qu'il ne semble pas être un matériau d'exception. Pourtant, face à la raréfaction de certaines essences, il faut prendre des mesures pour assurer et renouveler cette riche matière première, c'est vrai ici et ailleurs. ”
Les trois piliers
La forêt joue un rôle si important et si diversifié  depuis la nuit des temps que le terme "développement durable", tant à la mode aujourd'hui, semble avoir été inventé pour elle.
C'est en substance ce qu'a affirmé le directeur de la Diren (direction régionale de l'environnement), Jean-Pierre Thibaut.
 
 “Trois socles définissent le développement durable : le social, l'économique, l'environnemental. La forêt est une illustration de ces trois piliers.” D'où l'importance pour lui de ce colloque qui illustre la transversalité nécessaire au développement durable.
Comme on le voit, la forêt répond à des critères modernes, pour autant en a-t-il toujours été ainsi ? Cette réponse a été donnée par Andrée Corvol, directrice de recherche au CNRS en s'appuyant sur diverses enquêtes dont l'une de 2004. Il apparaît que 58 % des Français estiment la forêt dans un état satisfaisant mais 54 % trouvent qu'elle s'est dégradée. Et, là où c'est encore plus surprenant c'est que les raisons invoquées entre 1895 et 1995 n’ont pas changé, c'est à cause des incendies, de la pollution de l'air et du développement des villes. À un siècle de distance, seul l’ordre a changé.
“ Pendant des siècles, l'espace forestier était un espace paysan. Ce n'est qu'avec le développement industriel, dès le XVIII° siècle, que change sa nature, celle que l'on retrouve aujourd'hui dans cette opposition entre la forêt industrielle, celle que voient les propriétaires et les exploitants, et la forêt naturaliste, celle qu'imaginent les urbains”, explique l'historienne.